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Le serrurier

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J’ai oublié les clés.

Ça m’arrive toujours d’oublier des trucs comme ça.

On dirait qu’il y a mille et un trucs de trop qui tourbillonnent et qui emportent des idées faciles comme « N’oublie pas de laisser les clés dans la boîte aux lettres. »

J’ai évidemment oublié les clés.

 

Première journée de pluie des vacances. Journée à rester couché. Je me lève. S’il faut que l’obligation s’impose, autant la rendre agréable à accomplir.

Je passe à la commande à l’auto.

Ce qui me ferait plaisir : un burritos avec un grand café.

Mea Culpa, je me tanne de manger des toasts sans sel, sans gras, sans sucre avec du beurre d’arachide « 25% moins de sel, 25% moins de gras ».

Eh puis, rien ne sert de me coiffer, l’humidité qui règne aurait raison de tout le travail.

Journée à rester couché.

Si au moins, je n’avais pas oublié ces foutues clés…

 

« Bonjour, mon nom est Émilie, puis-je prendre votre commande? Mais avant, sachez que les paiements Interac et crédit sont impossibles en ce moment. » Bris.

Résultat : l’élément sensé égayer ce matin maussade où ça me purge d’avoir à polluer et à gaspiller parce que j’ai oublié de remplir ma mission clés disparait en fumée.

Soupir. Exaspération.

 

Je ne suis tout de même pas pour me recueillir devant le guichet de commande à l’auto en retenant mes larmes de désespoir. Non, on se met en action.

Musique? Non. Silence. En route.

Et ce mec, pourquoi il ne réécrit pas? Et cette saga avec le contracteur, pourquoi ça nous arrive? À nous? Et cet été qui file, et cette fatigue qui perdure? Le gars qui à fait alterner ses lumières sur sa voiture derrière, que voulait-il dire finalement? Est-ce que c’est cette semaine la paye? Reste-t-il du papier de toilette? Et du dentifrice? Je ne me souviens plus. Et si on passait faire un tour au magasin question de rentabiliser cet aller-retour? Et pourquoi il ne réécrit pas? Papa, veux-tu ben me tricoter un beau passage dans ma vie, car visiblement, je n’y arrive pas toute seule. Pourquoi ça n’a encore une fois pas fonctionné? C’est la fête d’Iris. Iris, c’est un miroir de ma vie, mais avec une autre paire d’yeux. Qu’est-ce qu’elle aimerait bien se voir offrir? J’aurais pu penser à cela avant. Maudit que je suis désorganisée! Elle l’aura en retard, c’est ma marque de commerce! Pourquoi il a fallu que le resto de mon ville-âge éprouve un pépin technique le matin où je choisis de me gâter? La limite de vitesse a-t-elle été changée coup donc? Envoye!

 

Ok. Musique!

 

Je ne sais pas si vous êtes comme moi; il y a des moments où mon cerveau fait une indigestion, comme, on dirait. Où les questions s’entrechoquent, se mêlent, m’essoufflent.

 

On vous l’a surement dit souvent à vous aussi : « Le cœur à ses raisons que la raison ne connait point ». Ça m’a pris du temps pour comprendre vraiment ce que ça voulait dire ces beaux mots alignés, soldats porteurs d’une vérité virale dont on ne connait pas le vaccin.

Enfin.

J’ai mis de la musique.

 

 

J’arrive en ville bientôt. Quel est le plan de match? Clés et ensuite ravitaillement? Ou ravitaillement puis clés ensuite?

N.B. Tu n’as toujours pas pris ton café du matin…

Ça pèse lourd dans la balance. Argument massue.

Je m’arrête chez M. Le Clown.

Commande à Nadia (J’t’annonce qu’Émilie n’a pas le don d’ubiquité.)

Au moment où sur mes genoux, mon portefeuille, sur le banc d’à-côté, sacoche, clés oubliées, publisac, sandales de rechange pour un confort perpétuel peu importe l’endroit, sac à déchets qui déborde, dans ma main gauche, la machine fonctionnelle de resto de la ville et dans la droite, la tentative désespérée d’accéder au bouton « mute » de cette musique. Désorganisée.

 

Choisissez le compte   CHQ    ES

 

« Hey! »

Je me retourne.

Débarre les portes.

Appuie sur les chiffres de mon NIP.

Appuie sur le fameux « mute » enfin.

Ouvre la fenêtre.

Reprends ma carte.

Le café.

Garoche la sacoche derrière.

Les sandales.

Quelques déchets.

Prends le sac.

 

Et il est entré. S’est assis à côté de moi.

Je n’ai pas bougé. En fait, la voiture est restée immobile.

La dame du guichet m’a proposé d’avancer.

Évidemment.

 

Ça fait plus de 6 ans.

Notre Tchernobyl : nous deux.

Y a-t-il encore des radiations?

Sans doute.

 

« Tu n’es pas parti pour le lointain, toi? »

Il me sert d’abord dans ses bras. L’inconfort de la console entre les deux sièges n’a pas empêché cette accolade vibrante.

« Je pars ce matin. Là. D’ailleurs, on doit m’attendre. »

« Alors pars. Profites-en bien! »

 

Et on se ré-accolade.

Ma main dans son cou, ses cheveux, presque.

Ses deux mains dans mon dos et un long baiser dans mon cou.

 

Et il repart.

« Avancez madame !»

Le service est vraiment rapide ici.

Et je cligne des yeux.

 

Ma voiture est en désordre, plus encore qu’elle ne l’était, et je ne m’y retrouve plus.

Où sont les clés?

 

Je reçois un texto sur le cellulaire que j’entends, mais que je ne vois plus.

Pas d’accident surtout. Ils le disent tous à la télé : ça tue texter au volant.

Iris – « As-tu mes clés? »

 

Mais bon sang, je suis étourdie.

 

Qu’est-ce qu’il faisait là, celui-là, à ce moment-là?

Il m’a dit : « Tu m’as reconnu!? »

« C’est certain, tu n’as pas changé. »

 

Comment aurais-je, de toute façon, pu oublier.

 

Et j’ai remis les clés à Iris.

 

Et la première gorgée, je l’ai prise froide.

 

 

 

17 juillet 2012

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