Archives Mensuelles: décembre 2013

Histoire de « gratteux »

État

J’ai allumé la télé.

Encore.

Je pense que je viens de la démasquer. Elle est tueuse. Tueuse d’inspiration. Tueuse de création.

Elle a le meurtre passif.

Elle ne fait rien qu’obnubiler sa proie.

Bien enfouie dans le fauteuil accueillant, enveloppant, reposant, on appuie sur le « piton power » (quelqu’un a-t-il déjà utilisé le vrai terme pour cette fonction? C’est dans la même gamme de faiblesses linguistiques qu’on trouve « rewind ») et le massacre commence. D’abord, le corps est envouté. (On s’aperçoit ici du rôle complice du sofa.) Un relâchement musculaire et cérébral s’opère. On décroche. Décrocher de la réalité. Se cultiver l’imaginaire, l’irréel, la cathartique. Et voilà. L’échappatoire, la fuite.

Et ces idées qui naissaient, qui seraient nées ou qui n’auraient jamais trouvé la porte de sortie pour être dites, entendues, partagées tout en n’étant pas moins des idées à part entière? Ces idées sont balayées.

Ce qui me fait croire qu’elles meurent, et qu’il y a bien là histoire de meurtre, c’est qu’elles ne reviennent jamais. On pourrait sans doute davantage changer le monde si on s’activait plus, encore, toujours… PLUS.

Et nait la culpabilité. Celle qui nous guète à chaque moment pour s’assurer de notre efficacité. Objectivité. Rigueur. Bien paraître. La pression. La pression de qui? (Toute ma famille –j’exagère à peine- souffre, a souffert ou tend à souffrir de problèmes de pression. La pensée judéo-chrétienne de valeur dans le labeur et d’obligation de culpabilité à la confesse nous ont élevés. Élevés vers où?) La pression sociale? Notre propre pression (pas au sens médical, au sens de charge émotive. Ah, la polysémie! Et vive les parenthèses!)?

Ok.

D’accord.

Beau constat!

Et maintenant?

Et ben maintenant? Ne reste plus qu’à vivre! Vivre sa vie comme un gratteux.

Être mal, c’est louable.

La quête du bonheur, c’est ce qu’on nous vend comme trame de fond de vie.

Les films se terminent plus fréquemment qu’autrement bien, mais le bien est éphémère et finit abruptement par un générique. Il n’a pas de suite. Il est bref. Il meure (lui aussi, l’histoire est quasi sanglante!) dans un soupir. Le soupir du retour au réel. De la rationalisation des possibles.

Ceci dit, lorsqu’on regarde le film, qu’est-ce qui nous captive, nous fait vivre l’histoire et nous emporte ailleurs? La fin?

(Moment de réflexion individuelle)

Et c’est à ce moment de la réflexion que je ressors des phrases toutes faites qui, placées là, prennent tout leur sens…

« Le bonheur, ce n’est pas la destination, mais bien le chemin qui nous y conduit. »

Et « Le bonheur, c’est attendre ».

C’était écrit dans une revue à laquelle je me suis abonnée pour tenter de me créer des passions casanières.

J’ai d’abord beaucoup ri devant le pied de nez que me lançait cette maxime.

« Dans les dents! »

Je l’ai découpée et l’ai collée bien en vue. Je fais ça quelques fois avec des mots cueillis à la volée par mes pupilles ou mes oreilles en mode bluetooth.

« Le bonheur », donc, « c’est attendre ». Attendre les possibles, car « ça pourrait tomber sur [nous] » (Ici, je cite l’enveloppe de Loto-Québec, spécialiste de la vente de possibles!) On m’a offert un gratteux. Quand on gratte, on rit, on s’enivre d’espoir naïf et candide. On gratte. On gratte. Avec vigueur, rigueur ou frivolité, chacun a sa manière de gratter. Son sou chanceux. Ses superstitions. À la fin, on vérifie, puis on revérifie pour s’assurer de ne pas avoir fait d’erreur. Tout à coup qu’on aurait mal vu ou bien mal compris… On se dit « ben coup donc ! » L’amertume dure un temps, court, puis elle s’éteint. C’était agréable à vivre le temps que ça a duré.

Et s’il y avait plus de ces petits moments dans nos vies? Si tout devenait une histoire de gratteux?

Aller au dépanneur acheter une pinte de lait oubliée à l’épicerie, ça pourrait devenir un gratteux

Choisir de vivre l’escapade avec une dose d’intensité dans la manifestation de notre engagement dans le processus d’attente des possibles.

Se rendre au dépanneur avec un soupçon de la hâte et du suspense qu’un gratteux propose.

Entrer au dépanneur comme on découvre les pronostics finaux, avec surprise et joie ou encore surprise et déception. Vérifier puis revérifier avant de partir comme si le gros lot de la vie pouvait se trouver entre la gomme et le café.

Partout.

Tout le temps.

Si le bonheur, c’est attendre, attendons les secondes et les minutes, pas les mois, les années ou les décennies.

J’écris ça et je me dis pourtant qu’ils font du bien ces souvenirs de décennies, d’années, de mois. Il y a un mois, je n’envisageais pas de partir en voyage, de me lancer à la découverte, d’explorer le monde, d’aller au-delà, de voir l’ailleurs. Eh bien, je pars sous peu! Partons tous! Dès que la nouvelle année se sera installée, partons tous à la quête de chacune des secondes qu’on se grattera avec une vigueur variable, mais chaque fois un peu comme un gratteux… On pourrait gagner une participation gratuite! Mais quelle que soit la fin, l’expérience aura été pleine de possibles!

Bonne année!

25 décembre 2013
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