Archives Mensuelles: août 2012

L’Art est un mensonge

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J’ouvre l’œil et regarde à droite : Berg m’a quittée. Je conserve de son passage dans mon lit une morsure et un bouquet de marguerites. Il a été ma bouteille. La veille, j’avais tout bonnement un chagrin à noyer et il était là. Béranger est vite devenu Berg, question de ne pas altérer mon excitation, puis j’ai joui et ce fut chéri, quelle ignominie! Aujourd’hui, ce n’est plus rien. Je n’ai même pas eu à user de mes répliques tyranniques pour qu’il déguerpisse avant que je ne m’y attache. Il a bien assumé son rôle.

À gauche : c’est le bordel dans mon un et demi. Il y en a de la poussière et des mégots par terre. Je ne fume jamais, mais il faut croire que la bouteille et la cigarette vont ensemble. Pourtant, je ne bois pas non plus. C’est le jour et il fait froid. Je me demande si c’est le départ soudain de Berg ou bien le fait que je sois encore nue sur le carrelage. Je ne cherche pas de réponse. Je me rends à la salle de bain. Je tourne le robinet et me glisse dans les bras d’émail craquelé.

La glace est embuée, mais Elle ne tarde pas à apparaître me forçant à ouvrir les lèvres et à fixer le reflet. C’est fou ce qu’Elle me ressemble. Comme chaque fois, Elle me force à répéter ces mots que je murmure sans cesse et que je maudis à la fois. Je les maudis, car ils ne sont pas de moi. Je les maudis, car ils me martèlent l’intérieur, mais Elle est là alors je murmure. Puisqu’Elle m’y oblige.

Elle a cligné des yeux et j’ai pu m’arracher à Elle. J’ai verrouillé la porte afin de l’emprisonner chez-moi et j’ai traversé le sombre couloir. Dehors, ce n’était guère mieux qu’en dedans. Il pleuvait, comme il pleut toujours. Je suis sortie sans trop penser et j’ai couru à en perdre haleine croyant sûrement pouvoir, de cette manière, éviter les larmes. Le froid me rattrapait. Nous devenions bons amis. Je lui ai parlé de ce rêve qu’il me semblait avoir fait. Je m’y étais prise, j’y avais cru, mais voilà qu’il glissait entre mes doigts, comme tout le reste. Tout sauf Elle qui s’agrippait à mes entrailles. Toute ma vie je l’avais voulu, mais maintenant qu’Elle était là, je ne la voulais plus. Je n’étais, à cause d’Elle, presque plus.

J’ai poussé une autre porte (le monde est fait de portes) et mon acropole m’a avalée. Le bonheur de m’y retrouver est, me semble-t-il, très loin d’être éphémère comme celui que m’apportent les bouteilles jouissantes qui me réchauffent à l’heure où Morphée se montre aussi invitant que le loup. Elle respire et je respire. Ici, nous respirons. Ensemble, apparemment réconciliées, nous empruntons le sentier au bout duquel un château se dessine sous les rayons saisissant d’un artificiel soleil sommeillant. Pierre nous y attend. Souriant comme toujours. Je ne sais pas où il trouve toute cette joie. «  Bon, les enfants, c’est parti, on commence. » Et sans me faire prier, je lui laisse la place. Elle s’avance, sûre d’Elle, magnifique dans sa robe de velours noir. Sous sa couronne dorée, sa tignasse d’ébène est sévèrement tressée, et son visage dégagé ne peut trahir les années qu’Elle traîne comme un boulet. Elle est fière. Elle sait exactement quoi dire, quand le dire et comment le dire. Je l’envie.

La porte se referme. Demain, Elle l’ouvrira pour la dernière fois. En ce moment, je n’ai pas le goût d’emprunter le chemin du retour. Je sens bien que la voie de droite et que la voie de gauche me mèneront au même endroit. Je ferme les yeux et marche. Je compte les pas comme quand j’étais petite, puis je m’arrête brusquement. Je suis sur la rue Montcalm. Les gens qui fourmillent m’apparaissent former une image, une toile que j’ai déjà vue au musée. Ce que je vois ressemble à une barque qui dérive et dans laquelle l’aiguille des secondes pousse les gens. J’aimerais, au milieu de tout ça, pouvoir tenir la pagaie et porter la tuque rouge, mais je suis comme tous les autres, je m’accroche, livide. Ce serait facile de dire que c’est de Sa faute mais, je m’en rends soudainement compte, peut-être m’aide-t-Elle plutôt à comprendre.

Voilà un moment que je suis immobile au milieu de ces pensées qui tournoient. J’irai plus tard au musée. Pour le moment, un café s’impose. J’entre à l’Issue. J’adore ce bistro. Un thé s’il vous plaît. Je tousse. Toute cette fumée me tapisse les poumons. Un thé! Je ne prends jamais de thé. Ce doit être Elle. Service rapide. La tête entre les mains au-dessus de cette infusion, mon nez apprivoise tranquillement le chaud liquide qui vient, à l’intérieur de ma gorge, déloger la fumée et m’envelopper. Une gorgée, une seule. Ça brûle, mais pas tant que ça. En déposant la tasse, je m’imagine tintant de multiples bijoux et la tête recouverte d’un foulard multicolore. J’observe en riant les résidus qui meublent le fond du récipient. Et si c’était vrai que la fusion du fluide avec ma bouche pouvait extraire une parcelle de mon destin et en imprégner l’objet… Je n’ai aucune idée de ce qu’est une anémone, mais c’est ce que j’y vois, je le sais. Il y a de ces  certitudes qui effraient. Cet exercice me liait à une anémone. Je n’étais plus Elle. Tout compte fait, c’est du pareil au même. J’ai poussé ce ridicule dessein. J’ai laissé choir quelques pièces de monnaie et je suis partie aussi vite que j’étais entrée.

Avant qu’ils installent le nouveau système d’alarme, j’avais déjà passé une nuit complète, seule au musée. Il est à l’autre bout de la ville et l’autobus que je dois emprunter est bondé d’hommes et de femmes qui s’entrechoquent au moindre tournant. Je m’y sens d’autant plus à l’étroit qu’Elle est avec moi encore et toujours. En fait, plus que jamais. La pluie a cessé et, au cœur des gens, les gamins pointent l’arc-en-ciel que leurs yeux naïfs ont su apercevoir au travers des immeubles.

Les portes du musée s’ouvrent d’elles-mêmes. Je tente de Lui faire comprendre que ce moment, je le veux pour moi. Elle aura sa soirée demain, mais ce soir, c’est moi qui suis au centre des projecteurs, ceux qui embellissent la réalité des œuvres. J’avale une grande gorgée d’air. Cet air n’est pas celui que nous respirons partout ailleurs. Il transporte toutes les histoires des toiles. Il est à la fois Rembrandt, Delacroix, Picasso et Géricault. Cet air, je paierais cher pour en avoir une bonbonne. Je cours, comme à chacune des mes visites, vers la Ronde de nuit. Sur mon chemin, j’entrevois La barque de Dante et j’esquisse un sourire en repensant à la rue Montcalm. Je souffle sur la mèche blonde qui valse devant mes yeux. Elle a été déplacée. La Ronde de nuit, où est-elle? Juste derrière moi. Je constate avec amertume qu’Elle n’a pas su comprendre ma requête. La toile de Rembrandt est là. Toujours aussi resplendissante, mais le noir s’acharne à estomper le maïs des cheveux de cette femme qui perce la compagnie des veilleurs. Saskia. C’est le tout premier mot que mes oreilles ont capté après ce cri terrifiant qui m’a fait naître. J’ai toujours eu peur du noir sauf la nuit que j’ai passée seule ici, devant cette toile, devant ce havre, devant cette femme. Elle était si lumineuse! J’aurais aimé que mon nom, d’emblée, m’apporte cette même luminescence. Ce soir, tout cet état s’évanouit. La voie se dessine. J’y ai cru, mais je comprends maintenant qu’Elle a eu raison de moi. Ce sera Elle qui triomphera demain. Je ne serai que le médium. Elle m’égare.

Je suis sortie de cet endroit en me battant avec mes larmes. J’ai levé la tête vers le ciel d’un bleu minuit et je me suis rappelé cette phrase que Béranger m’avait dite en voyant Guernica sur mon mur :  « Nous savons tous que l’art n’est pas la vérité. L’art est un mensonge qui nous permet de comprendre la vérité, du moins, la vérité qu’il nous est donné de pouvoir comprendre. » Elle, Elle m’emmenait à comprendre que ce rêve auquel j’ai cru n’était en fait qu’un mirage. Elle m’arrachait ce rêve, Elle m’arrachait mon corps, mais Elle n’allait pas me prendre ma vie entière. Ni Elle, ni les Autres.

La clé a vacillé dans la serrure, ma porte s’est ouverte et je me suis précipitée à l’intérieur. J’ai pris une boîte. J’y ai déposé Leurs mots, tous ceux que je m’étais plu à réciter et auxquels j’avais prêté ma voix. J’y ai ajouté Leurs vêtements, toux ceux auxquels j’avais prêté mon corps. Avant de la fermer à jamais, j’y ai lancé toutes ces images où j’étais Eux. Voilà. La dernière scène, nous la jouerons, Elle et moi, seule à seule, demain. Je suis passée devant la glace. Je l’ai vue. Je lui ai dit ce qu’elle voulait entendre, avec ma voix, mais dans le coin de mon œil, il y avait quelque chose de différent. « Il nous reste dix-sept heures, treize minutes et quarante-neuf secondes. » Ce n’était plus Elle qui le disait, mais bien moi.

J’ai refait le même chemin que la veille jusqu’à l’acropole. Pierre nous y attendait. Anxieux, visiblement, puisque son sourire s’effaçait sous se propos directifs jaillissant. Elle et moi sommes passées à côté de lui sans y faire attention. Je L’ai retrouvée, encore une fois devant une glace. Murmures. Sous les traits de crayons et de pinceaux, Elle m’effaçait, peu à peu. Résignation? Un jeune homme est venu Lui apporter un bouquet de marguerites, mauvais jeu de mot d’un admirateur. À moi,  il a donné mille œillets. « Il reste une heure, trente minutes et onze secondes. » Pierre donna le coup d’envoi et Elle s’avança sous la pluie de pépites d’or. Elle est radieuse. C’est Elle qui dit au loup de ne plus exister. « Il reste deux minutes et une seconde. » C’est Elle qui ordonne aux rats et aux vipères de disparaître.

Elle revient vers moi, sans savoir que je serai son écueil. Nous retournons, sous le bruit des derniers battements, saluer l’audience. Je repense à la boîte et me dis qu’il y manque encore une chose importante : Elle. Je nous emporte donc, Elle avec moi, d’un seul geste scintillant au cœur d’une église tranquille. Le rideau tombe sur les mille œillets et la foule aveuglée par la tromperie se lève et quitte la salle. Nous ne sommes plus que des murmures, rumeur d’une peine sans nom.

 

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SOS

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Seule assise à sur ce sofa solide,

Cette faiblesse à l’âme sature mes pensées.

Silencieuse souffrance,

Subtile tristesse.

Sans son soudain me blesse ce « si »,

Scieur de souffle au sang sifflant.

Souci de soie,

Senteur d’encens.

Sept.2002

W.P.

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Balayant du revers de la main ces larmes

Venues des ouates grisâtres gonflées à éclater,

La latte noire vient fièrement dégager la vue

De cet homme qui a le souci de la loi.

Quand l’astre du jour domine son royaume,

Elle reste étendue en suspend

Se maintenant en équilibre à l’aide

De son unique jambe finement articulée.

Quand les bourrasques d’un souffle puissant

Viennent flageller son dos lui donnant

Ainsi la chair de poule, nul de s’arrête

Pour l’entourer d’une écharpe bien chaude.

Enfin, quand la nature ne se pointe pas le nez

Au matin, elle reste abritée le jour durant

Accrochée à cette plaque de verre

Transparent à laquelle elle est liée pour la vie.

avril 1998

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Le lac sombre dans l’air à la rescousse d’un être au souffle coupé, à genou dans l’éternité.

 Ami navigateur au large du long et étroit miroir du monde.

Le bruit de feuilles qui tombent sur nos cahiers ivres de mots inconnus, mais réels si réels qu’on en a peur des les saoûler d’encre. Vin. Vains efforts. Rêve perdu à jamais, parti en fumée, fumée agaçante de la pipe éternelle de grand-père qui chante des nuages gris déchirant l’air.